Sur les quais de Loire. Nantes. C’est la nuit. Des étoiles bleues et jaunes dans le ciel s’entrechoquent comme les billes d’un flipper. Dans le rêve, je voulais revenir ici, entre le pont Anne-de-Bretagne et la passerelle Victor-Schœlcher. J’y étais déjà venu avec l’écrivaine Viktor Lazlo, l’émotion était trop forte. Déstabilisante. Seul, la nuit, plongé dans des images oniriques, tout y est différent. Je lis les mille-sept-cent-dix plaques de verre qui rappellent le nom des navires et les dates de départ des expéditions de traite atlantique nantaises. Mais aussi les deux-cent-quatre-vingt-dix autres plaques qui indiquent les comptoirs, les ports d’escale et les ports de vente en Afrique, aux Antilles, aux Amériques et en Océan Indien. L’horreur humaine. Horreur infinie. Je frappe à la porte d’une maison, un squelette m’ouvre et me sourit. J’entends des voix derrière un buisson, la voix d’une jeune femme : je ne t'ai sans doute pas assez remercié, mon amour. On oublie toujours de dire merci, on dit « je t'aime » et on croit que ça suffit (1). Un chasseur, matamore de banlieue, sort des buissons et murmure : elle croit que c’est un renard qui bouffe ses poules dans le poulailler, mais c’est moi.
Je ferme les yeux sur la Loire, je les rouvre dans la pluie d’Uccle. Je traverse les quartiers d’ultra-riches à vélo. La route est glissante. Trois types massifs, torses pleins, biceps gonflés comme des outres, la démarche assurée de ceux qui savent leur force, comme si cela ne suffisait pas : armés de bazookas, me font signe de m’arrêter. Ils me tabassent et détruisent mon deux-roues. Je me relève, des blessures au ventre, une femme traîne, le nez dans le guidon de son nouveau roman. Écrire et pédaler. la beauté du geste. Je l’arrête, je lui propose de partager un cornet de frites chez Clémentine, place de Saint-Job. Un rayon de soleil éclaire la mayonnaise. Sur son front, une tache de pluie dessine la forme d’un arbre. Les racines tremblent puis disparaissent. Il ne reste que le tronc et quelques branches. Adeline Dieudonné me dit : Patrick Lowie, depuis quelques années je sens les corps, je vois la peur, je comprends le désir et la mort, je vois à travers la peau, les âmes, je vois dans la nuit, j’entends tous les mensonges. C’est viscéral. Certains diront que c’est organique. Elle m’observe comme on regarde un animal blessé. Sa voix est douce mais un peu cassée : la peur, c’est comme un chien : si vous courrez, il vous mord. Une frite en guise de nez, de la mayonnaise au bord des lèvres, nous sortons et nous restons là, sous un abribus, avec l’odeur des fachos et des orages hors saison en prime. Des grêlons enfin. Elle me parle de son enfance, des monstres, des miroirs, des fusils qu’on range dans les placards. Dont on ne sort jamais. Je voudrais lui dire qu’elle écrit comme on respire dans un incendie, que ses phrases sentent la poudre d’escampette, qu’elles font mal et qu’elles sauvent. J’aimerais lui dire aussi que j’adore ses livres. Mais je me tais. Puis, dans un élan de complicité, je lance : cette mayonnaise a un goût de pâté de lièvre. Ce monde va trop vite pour moi. Trop mal aussi. Une voiture passe, les phares découpent le crépuscule en rondelles, et Adeline Dieudonné disparaît dans la lumière comme un personnage qui refuserait de mourir dans un roman bien ficelé qui lui, refuserait d’être lu. Le ventre ouvert, je porte mes intestins troués sur les épaules. Autour de moi, la ville s’incline, les murs se plient, et les lampadaires se transforment en chandelles géantes, éclairant un chemin où le réel et le rêve ne font plus qu’un.
Je ferme les yeux sur la Loire, je les rouvre dans la pluie d’Uccle. Je traverse les quartiers d’ultra-riches à vélo. La route est glissante. Trois types massifs, torses pleins, biceps gonflés comme des outres, la démarche assurée de ceux qui savent leur force, comme si cela ne suffisait pas : armés de bazookas, me font signe de m’arrêter. Ils me tabassent et détruisent mon deux-roues. Je me relève, des blessures au ventre, une femme traîne, le nez dans le guidon de son nouveau roman. Écrire et pédaler. la beauté du geste. Je l’arrête, je lui propose de partager un cornet de frites chez Clémentine, place de Saint-Job. Un rayon de soleil éclaire la mayonnaise. Sur son front, une tache de pluie dessine la forme d’un arbre. Les racines tremblent puis disparaissent. Il ne reste que le tronc et quelques branches. Adeline Dieudonné me dit : Patrick Lowie, depuis quelques années je sens les corps, je vois la peur, je comprends le désir et la mort, je vois à travers la peau, les âmes, je vois dans la nuit, j’entends tous les mensonges. C’est viscéral. Certains diront que c’est organique. Elle m’observe comme on regarde un animal blessé. Sa voix est douce mais un peu cassée : la peur, c’est comme un chien : si vous courrez, il vous mord. Une frite en guise de nez, de la mayonnaise au bord des lèvres, nous sortons et nous restons là, sous un abribus, avec l’odeur des fachos et des orages hors saison en prime. Des grêlons enfin. Elle me parle de son enfance, des monstres, des miroirs, des fusils qu’on range dans les placards. Dont on ne sort jamais. Je voudrais lui dire qu’elle écrit comme on respire dans un incendie, que ses phrases sentent la poudre d’escampette, qu’elles font mal et qu’elles sauvent. J’aimerais lui dire aussi que j’adore ses livres. Mais je me tais. Puis, dans un élan de complicité, je lance : cette mayonnaise a un goût de pâté de lièvre. Ce monde va trop vite pour moi. Trop mal aussi. Une voiture passe, les phares découpent le crépuscule en rondelles, et Adeline Dieudonné disparaît dans la lumière comme un personnage qui refuserait de mourir dans un roman bien ficelé qui lui, refuserait d’être lu. Le ventre ouvert, je porte mes intestins troués sur les épaules. Autour de moi, la ville s’incline, les murs se plient, et les lampadaires se transforment en chandelles géantes, éclairant un chemin où le réel et le rêve ne font plus qu’un.
Je marche, je marche, nuit et jour. Les routes sont vides. Les cieux sont morts. Les arbres sont nus. Je découvre des yeux, de magnifiques yeux noirs, une voix qui m’accompagne, me guide, je souris enfin. Je traverse la France à pied et j’arrive en Espagne. Je m’endors entre deux taureaux à peine castrés, nouveaux bœufs, qui pleurent sous un olivier géant. Je ne suis plus qu’à quelques kilomètres de Valencia, je m’approche de La Huerta, paysage agricole fertile riche en orangeraies et rizières. Une phrase de Franco Battiato m’obsède : ce qui doit arriver arrivera, car cela est déjà arrivé. Plus loin, toujours plus loin, marcher et marcher encore loin de Compostelle, loin des Maures et des Étrusques, loin de Knokke-le-Zoute et d’Uccle. Impression fertile d’être dans le huitième monde. Des gouttes de pluie. Un vent chaud. Je vois au loin une femme, je m’approche, je retrouve Adeline Dieudonné sous un parapluie zébré. Pas étonnée de me voir, elle me dit : j’ai fait un rêve dans lequel j’attendais une amie de ma fille en Espagne. Je lui explique que nous sommes dans ce rêve, que nous sommes en Espagne. Et qu’elle l’attend. L’amie de sa fille n’arrive pas. Elle s’inquiète : je vais apprendre le portugais en attendant, me dit-elle. Je suis ici depuis plusieurs jours, enfin je croyais que nous étions plusieurs, je disais tout le temps “on” mais je suis “je”. Mon dieu, quelle confusion ! Hier, j’ai déplacé ce banc vert pour pouvoir me coucher et dormir. J’ai vu la bande annonce d’un film qui se passait sous l’eau avec une grande créature à tentacules et j’avais un débat autour du “Huitième jour” de Jaco Van Dormael, mon frère disait que ce n’était pas cohérent parce que Pascal Duquesne était Tunisien. Quand je me suis réveillée, mon frère n’était plus là et un vieil homme jetait des grosses graines de tournesol aux poules qui sont toutes mortes étranglées. On est surpris tous les deux de voir arriver un brass band qui joue du paso doble. Trois musiciennes et trois musiciens, trompette, clarinette et percussions. Les cuivres résonnent dans la plaine comme un orage de joie mal contenue. Adeline Dieudonné se met à danser, son parapluie vergé tournoyant au-dessus d’elle comme une aile de fauve. Élégance, beauté et passion. Je ferme les yeux un instant : quand je les rouvre, les musiciens ont disparu. Elle sourit timidement et me dit : Vous voyez, même les morts ont besoin d’un peu de musique pour continuer à rêver.
On fait du stop, une voiture d’un autre temps nous emmène jusqu’à la ville. Joyeuse entrée dans la cité hyper bondée d’une jeunesse dynamique et belle. On achète des oranges au marché, elle en pèle une et me la tend, le jus dégouline sur ses doigts comme une offrande. Autour de nous, les marchands parlent une langue que nous comprenons tous. Faite de rires et de silences. Un enfant s’approche, il porte un masque de taureau et récite un poème sur les étoiles mortes puis me dit : les genres sont les visages d'une pyramide qui se rejoignent en son point le plus haut. Ce sont différentes manières d'exprimer une seule et unique réalité. Le ciel devient soudain couleur d’étain. Nos regards se transforment. La lumière vacille. Les ombres s’étirent comme des chats repus. Adeline Dieudonné me regarde, et dans ses yeux je vois s’ouvrir un puits sans fond où tombent les souvenirs de tous ceux qui ont aimé avant nous. Elle disparaît. Je reprends la route, marcher, marcher, je transperce l’Andalousie, enjambe Gibraltar, je m’abreuve du sang de toutes les époques, des peuples perdus, des dieux dissous, de toutes les religions. Dents longues, bosse croissante, jambes boiteuses, je rentre chez moi, en terres arables, la vraie vie, onirique et littéraire, onirique et poétique, je suis comblé de bisous ancestraux, de caresses intenses, de chants infidèles. Anfa, la belle. Une enveloppe dans ma boîte aux lettres envoyée d’Uccle : une carte blanche, papier de création ivoire texturé, et ces mots : j'aime les rêves, la nature et sa parfaite indifférence. Merci pour tout. Signé : Adeline Dieudonné. Tout semble recommencer. J’entends sa voix quelque part, lointaine : ne cesse jamais de rêver debout. Alors je marche encore, les yeux ouverts sur l’invisible, persuadé que chaque pas invente une phrase, que chaque souffle écrit un livre, que tout recommence là où tout s’efface. Douce mémoire qui revient à la surface, qui me permet d’écrire l’oubli, le feu et l’indifférence d’un monde en destruction. Les visages se fissurent. Je me réveille comme un bandit qui aimerait s’excuser à toutes les écrivaines du monde. Je me réveille sans yeux, sans corps, sans bras, comme une poule condamnée à vivre loin de la folie. Une poule cou nu.
Photo : © Céline Nieszawer/Leextra/L'Iconoclaste
