Ariane Van Compernolle

Valérie Herbin

Le portrait onirique d'Ariane Van Compernolle

Si votre enfant a une trompe sur le nez, ne soyez pas effrayé par les éléphants, écrivait Henri Michaux. Ariane Van Compernolle, majestueuse à dos d’éléphant, drapée de tissus colorés, maquillée du front au menton, décorée de bijoux somptueux, bagues et colliers en or et diamant. Dans ce rêve, nous sommes à Panjim, en Inde. L’éléphant, porteur de défenses et de perles ressemble à un hologramme. Ce sont les contours bleus qui offrent cette sensation, les couleurs de la ville, la joie des habitants. L’éléphant blanc traverse les rues, les boulevards et le pont. Ariane Van Compernolle, souriante, imagine déjà un nouveau roman. Elle oublie le rêve. Elle ne sait pas que l’éléphant est un roi d’une région lointaine, que parfois les hommes s’incarnent sous la forme d’un éléphant. Ils entrent dans un magasin de porcelaine et l’animal, aussi souple et rusé qu’une danseuse russe, réussit à ne rien toucher, rien écraser, rien bouleverser. Je suis aveugle, je ne vois rien mais je ressens tout. Un enfant rit, il trouve ma trompe sur le nez, d’une drôlerie sans nom, il appelle tous les enfants de la rue. Ils se mettent tous des trompes sur le nez. Tous ces éléphanteaux qui rient aux éclats en imitant les mouvements de l’éléphant blanc. J’entends une voix : Patrick Lowie, je suis descendu de l’animal. C’était somptueux mais là, je me sens comme une attraction burlesque. Vos yeux ? Cela s’améliore-t-il ? Je lui réponds que les éléphants disparaîtront inéluctablement de cette planète bien avant que je ne devienne complètement aveugle. J’ai vu les enfants rire. L'éléphant était trop gros, j’étais trop près. La scène est bouleversante. Elle me glisse dans l’oreille : venez, je vous emmène dans mon jardin secret à la côte d’Opale. L’éléphant et les enfants ont disparu, les rues sont vides. Il fait chaud à Panjim. Vous y croyez, vous, au cimetière des éléphants ? Nous avons vécu dans un monde qui, par nature, était magique, nous écoutions des histoires d’un monde qui n’existait pas, nous inventions des créatures belles ou monstrueuses rien qu’avec nos doigts. Aujourd’hui, avec le cynisme et l’humour corrosif, tout a été dénaturé. Même nos rêves ne sont jamais aussi beaux. Pourquoi suis-je aveugle dans ce rêve ? Qui m’interdit de voir toute cette beauté ? J’entends un violoniste répéter des morceaux que je connais, mais ici, la version est particulière, comme si le musicien jouait dans l’eau, dans les vagues d’une mer glacée. Un infirmier dépose des compresses à l’huile essentielle de Camomille noble sur mes yeux. Ça brûle. Il attrape mon poignet et serre. Sa force m’écrase les veines. Je sens l’odeur d’une région qui m’est familière, le nord, une flandre, des pas de fers à cheval sur des routes romaines. Mon corps brûle. Je n’ai plus la délicatesse d’espérer. L’infirmier me dit :  ne vous inquiétez pas, nous allons vous domestiquer.       

Les yeux bandés, la bouche sèche, le livre lu d’un écrivain, un faussaire, sa voix, ses intonations même ses silences, sa respiration, subtile torture pour préférer devenir aveugle et sourd. Ariane Van Compernolle me dit : nous allons provoquer vos anges, ils pensent vous protéger mais ils vous enferment. Vous ne me voyez pas encore mais je suis dans mon jardin, face à un parterre qui se trouve tout au fond de l’allée, dans le coin gauche. Là où il ne longe pas le mur, le parterre a une forme arrondie. Il y a un arbre. Au pied de l'arbre, quelque chose que je prends pour une vasque. Vous ne voyez toujours rien, n’est-ce pas ?  La vasque est de travers, alors je la redresse, ce qui a pour effet de la séparer de grosses racines - et du coup, je me demande s'il ne s'agit pas plutôt d'une souche. Oubliez la vasque, c’est une souche ! La terre se met à remuer et toutes sortes de bestioles en sortent, surtout des espèces de serpents très lisses. Maintenant, je me dirige vers une maison. Ne me posez pas de questions !  Donc, soudain, je suis dans la maison, je suis couchée dans un lit, un petit lit pour une personne, installé contre le mur. Sur le sol, il y a quatre crocodiles, sans doute les parents et leurs petits. Le plus grand lève sa gueule pleine de dents vers moi. Puis se rétracte. Les quatre crocodiles se transforment en sacs à main. Vous arrivez, vous venez vers moi. Et vous ouvrez les yeux. Grands ! Oui, les yeux grands ouverts ! Voilà comme ça. Nous n’avons pas quitté Panjim.

Je vois enfin. Je vois le sourire de la guérisseuse. J’approche et elle ouvre la porte de son jardin. Des milliers d’enfants avec une trompe d’éléphant qui font un signe de la main. Comme un bonjour ou un au revoir. Il y a, dans cette vision onirique, l’espoir d’un nouveau monde, grâce à l'exorcisme poétique. 

Un immense merci, Ariane Van Compernolle. Mais où est l’éléphant blanc ?


Biographie
Ariane Van Compernolle est née à Bruxelles, où elle a poursuivi des études universitaires en philologie classique ainsi qu'en sciences de l'information et de la documentation. Lectrice assidue, elle consacre également une part essentielle à son temps d'écriture. Parallèlement à ses projets personnels, elle exerce comme écrivaine publique, mettant sa plume au service de ceux qui en ont besoin. Elle anime également des ateliers d'écriture destinés à des publics variés, notamment des adultes en cours d'alphabétisation. Son premier livre, « Maryama », paru en 2019, est un récit partiellement autobiographique qui aborde, sans tabou, la thématique de la perte d'un enfant. « Les Couleurs d'Agathe », son premier roman, confirme son intérêt pour les destins individuels confrontés aux difficultés du quotidien. « Contre-marées », roman paru en 2024 chez Asmodée Edern Éditions, approfondit ces réflexions au travers du prisme de la féminité, de l'identité et de l'exil.Dans ses écrits, Ariane Van Compernolle explore les joies et les difficultés de la vie de tous les jours, tout en n'hésitant pas à aborder des sujets généralement considérés comme sensibles. Son univers littéraire s'inspire à la fois de son expérience personnelle, de son travail auprès de publics fragilisés et de l'actualité internationale. Elle revendique une écriture ancrée dans le réel, attentive aux émotions, à la dignité des personnages et aux zones d'ombre que la société préfère souvent taire. Elle partage sa vie entre Bruxelles et la Côte d'Opale. Elle affectionne particulièrement les randonnées le long des sentiers côtiers et les moments passés face à la mer, qui participent à son imaginaire et à son processus créatif.
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