Arthur Cravan

Arthur Cravan

Le portrait onirique d'Arthur Cravan

Monsieur Gide, commençai-je, je me suis permis de venir à vous, et cependant je crois devoir vous déclarer tout de go que je préfère de beaucoup, par exemple, la boxe à la littérature (1). Arthur Cravan répète plusieurs fois l’anecdote à haute voix. Il prend une voix théâtrale, comme s’il insufflait la vie. Puis, il boxe dans le vide. Comme un enfant. Il rit aux éclats. Il est assis dans une petite embarcation à voile. Le regard d’un illuminé, joyeux fou. Une autre fuite. Encore et toujours. La Première Guerre mondiale s’achève. Il quitte Salina Cruz. Il a dit qu’il partait à Puerto Ángel pour y acheter un bateau plus grand. Revenir chercher Cattell, Winchester et Nils Bergström, un marin suédois. Avant de descendre vers le Chili. Il a pris l’argent. Il a dit qu’il reviendrait. Fuir. Il fuit depuis toujours. La guerre. Les armées. Les passeports. Les patries. Ses créanciers. Ses identités. Sa poésie. Ses dadas. Fabian Lloyd. Est-il fou de partir dans cette barque ?

Les eaux sont calmes. Apaisantes. Le colosse prend tout l’espace de l’embarcation. Il va ramer. Ramer c’est comme boxer. Dans le rêve, il y a toujours une part de soi, une part de l’humanité, une part de cauchemar. Hugo Ball et Duchamp prennent place. Ça tangue. Ball, dans son costume de carton. Duchamp se lève pour pisser dans la mer. En achetant la panga, le Mexicain lui a dit : N’allez pas à Puerto Ángel ! C’est dangereux. Les vents violents. Les vagues. Le golfe de Tehuantepec. Vous allez mourir noyé ! Cravan a pris ses airs de boxeur, il a levé les bras, lui a montré ses biceps. Le Mexicain était si petit et Cravan si grand que ce dernier était convaincu de combattre les marées. De gagner contre les vents. Il prend son souffle et agite les cyclones. Prenant la pose d’un colosse, il crie : Je suis le Colosse de Rhodes, image du Soleil, dressé sur les flots. Soixante-dix coudées est ma hauteur ; j’ai mis cent ans à tomber, mais même à terre, je suis encore un prodige (2). Où va-t-il donc ? Pourquoi quitter le Mexique ? Il pense rejoindre l’Argentine par la mer. Il emmène peut-être tout le monde en bateau. Qui le sait ? Il rame. Casse des vagues. Boit des tasses. Pourtant, les sensations sont presque douces. Des poissons argentés reflètent une lune incandescente. Comme un volcan dans le ciel. Arthur Cravan aurait aimé rencontrer Rimbaud. Il n’a jamais rencontré son oncle Oscar Wilde non plus. Il lui a parlé après sa mort. Sa famille avait fait disparaître Wilde. Cravan l’a ressuscité. Cravan va-t-il disparaître à son tour ?

Les vagues font monter la panga plus haut. Le poète est à l’étroit, s’approche des étoiles. Il se recroqueville. Il ramène les genoux contre sa poitrine. Se laisse emporter en position de foetus. Gide, Wilde. Cravan, la bouche cousue de fil doré, se souvient de ses dix-sept ans. Il s’appelait encore Fabian. Il se souvient de Berlin. Il rame. Les biceps gonflés. Berlin la nuit. Le Kurfürstendamm. Les hommes maquillés. Les femmes habillées en hommes. Les corps changent de nom avec la nuit. C’est là qu'il a appris qu'on pouvait être plusieurs. Il regarde Wilde dans les yeux. Puis, lentement, il tourne la tête vers Gide. Qu’a-t-il en commun avec ces deux hommes ? L’amour des mâles ? De la provocation ? L’amour des insultes et des performances poétiques ? Se frotter aux génies. Quand il a embrassé ce jeune homme aux larges lèvres rouges, outrancièrement maquillé avec sa perruque digne de Louis XIV, qu’a-t-il ressenti exactement ? A-t-il pris ses jambes à son cou ? Était-ce la veille de son idée de génie : lorsqu’il invita tout le monde à assister à son suicide ? Non, ça c'était à Paris. Plus tard. Les voyeurs.

Les vagues sont trop hautes. Les étoiles lui griffent la peau. Il se dit qu’il est plus méritoire de découvrir le mystère dans la lumière que dans l'ombre (3). Et Dieu, et Dieu dans tout ça ? Il se dit qu’il va mourir. Noyé. Ou il se raconte qu’il va mourir. Avec Cravan, même Cravan ne sait jamais quand Cravan ment. Le colosse ressemblerait presque à Gulliver. Mais il est seul dans sa barque, avec l’argent volé et les vêtements trop petits de son ami Cattell. Oscar Wilde s’approche, tire sur le fil doré et donne à son neveu des lettres. Lettres d’amour de Mina. Mina, la poétesse. Elle a pris le train sur la terre ferme. Elle a le manteau de fourrure adéquat de la bourgeoise respectée. Arthur lui, avec son corps vieillissant de boxeur trentenaire, à la dégaine du quasi voyou plus aristocrate que prolétaire, le voyageur, l’amoureux de New York, le chapeau melon qui lui donne trente centimètres supplémentaires. Arthur est contrôlé à chaque frontière. Il a donc imaginé qu’affronter les eaux du golfe de Tehuantepec serait moins dangereux que de présenter une de ses identités aux hommes du resguardo. Le colosse a déjà fui les États-Unis en traversant le fleuve Río Grande à la nage. Fuir la conscription. C’est Blaise Cendrars qui l’a raconté. Je m’assieds enfin face au poète-boxeur. Je l’observe. Je suis entré dans son esprit, dans son âme. Il ne me voit pas encore. Il lève la tête. Patrick Lowie, c’est vous ? Que faites-vous ici ? J’ose lui dire qu’il a convoqué tout le monde à son ultime voyage. Que je ne comprends pas les raisons de cette aventure suicidaire. Dans quelques instants la panga va se retourner. Arthur Cravan, dépité, me dit : J'aimais le lit, c'était le seul endroit où, comme le chat, je pouvais faire le mort en respirant tout en étant vivant mais je trouve aussi que la première condition pour un artiste est de savoir nager. Où est Mina ? Où est mon enfant ?  Cravan tombe à l’eau. Il abandonne. Ne tente rien. Une autre fuite ? Ne plus résister. Ne plus combattre. Se résigner. Je le vois flotter sur l’eau. Wilde, toujours là, tire sur le fil doré. Qui continue de se dérouler depuis sa bouche jusqu’à la surface. Fil d’Ariane inversé. Oscar et ses amis disparaissent entre deux vagues trop hautes. Trop perverses. La nature se déchaîne. Cravan meurt sous mes yeux. J’ai entendu ses derniers mots : dada, cobra, caca. Moi aussi. Moi aussi j’ai cherché Mapuetos, en Espagne, au Mexique, à New York. Mapuetos est une illusion, un fantasme, de l’art. Ne vous résignez pas à trouver l’impossible. Un artiste ne doit rien vendre. Il doit provoquer. Choquer. Dans votre monde, tout choque, plus rien ne choque, tout s’efface au gré des usurpateurs. 

Je me réveille seul dans les dunes de Playa Azul. Salina Cruz n’est pas loin. La mer recrache quelques morceaux de bois. Pas de corps. Les vents se sont écrasés. J’adore cet endroit. Les dunes dorées. La mer. Des lignes rocheuses. Je m’assieds entre le désert et l’océan. Je repense à ce corps. Cravan est né un 22 mai sous le signe des Gémeaux. Comme moi. Une voix transperce le silence de cet endroit magique et désertique : Qu'il vienne celui qui se dit semblable à moi que je lui crache à la gueule. (4) J’avais tout imaginé : arrêter mes recherches sur Mapuetos, arrêter d’écrire, arrêter de fréquenter les poètes, les écrivains, les artistes. Le brouillard. Tout brûle en moi : mes rêves n’existent plus. Une ombre s’approche, une image pixelisée, comme si le réseau avait atteint ses limites. Je reconnais quand même Blaise Cendrars qui me dit : Écrire, c'est brûler vif, mais aussi renaître de ses cendres. Je lui dis que je me souviens d’un autre rêve : je travaillais avec des artistes sur un projet sans intérêt. La fenêtre de la galerie était ouverte. Une explosion retentit. Je vois au loin un champignon rouge vif. Une bombe nucléaire. Nous savions tous à ce moment précis que c’était fini. De la matière en feu s’écrasait sur nous. Et nous commencions à étouffer. L’oxygène manquait. Pourtant, j’avais encore l’espoir de survivre. Il me répond : On ne vit pas dans l'absolu. Nul homme n'est coulé d'une seule pièce. Même un robot connaît la panne. Sans contradictions il n'y a pas de vie. Arthur Cravan était la vie. Une vie aux mille contradictions. Vous avez des nouvelles de Mina ? 

(1) Arthur Cravan: André Gide - Revue Maintenant n°2 (juillet 1913)
(2) Philippe de Thessalonique, poète et écrivain grec
(3) Oeuvres, Arthur Cravan
(4)
Arthur Cravan


Biographie

Arthur Cravan, né Fabian Avenarius Lloyd à Lausanne le 22 mai 1887, est un poète, boxeur, voyageur et provocateur, souvent considéré comme un précurseur de Dada. Neveu par alliance d’Oscar Wilde, il fonde à Paris la revue Maintenant, qu’il rédige et diffuse lui-même entre 1912 et 1915. Géant de près de deux mètres, il transforme sa propre existence en performance, multipliant voyages, pseudonymes, scandales et combats de boxe. Après avoir vécu à New York puis au Mexique, où il épouse la poétesse Mina Loy, il disparaît mystérieusement en 1918 alors qu’il devait rejoindre Puerto Ángel depuis Salina Cruz. Son corps ne fut jamais retrouvé.

Recherche