Benjamin Schoos
Le portrait onirique de Benjamin Schoos
Je suis monté sur le bateau sans billet, comme on entre dans un rêve en retard. Ce n’était pas une petite embarcation. J’avais envie de voir la mer, des poissons exotiques, des dauphins, mais le bateau allait trop vite ; il cassait les vagues, la mer était démontée. Je suis entré dans une cabine. De sauvetage ? La terre ferme était muette, sachant probablement que je reviendrais autrement, ou ailleurs. On revient toujours. La mer, elle, a d’abord fait semblant d’être en colère, secouant ses épaules sombres, puis elle s’est calmée d’un coup, comme si quelqu’un avait posé une main sur son front. À l’horizon, le bleu a enfin accepté d’exister. Visible. Prévisible. Nous étions assis dans le navire — navire gris, navire de guerres incessantes. Assis comme dans un bus. Les yeux, le nez, les joues collés aux vitres trempées d’un côté. À un moment, j’ai cru reconnaître une île. J’ai même cru être déjà revenu au point de départ. Mais ce n’était qu’une halte hasardeuse, une pause mal interprétée, un point de suspension entre deux phrases trop longues. On n’y descendait pas vraiment. On y respirait. On y laissait tomber des prénoms, des malheurs. Face à la mer, des têtes immenses regardaient sans voir. Sculptées dans le bois ou la pierre — je ne savais pas — elles semblaient avoir été taillées par des mains patientes, bien avant que quelqu’un invente l’impatience. Dans le mégaphone, un homme annonce — pas une autre étape, ni même l’arrivée. Il lit mal un papier chiffonné : Depuis quand avait-il commencé d’attendre ? Depuis qu’il s’était rendu libre pour l’attente, en perdant le désir des choses particulières et jusqu’au désir de la fin des choses. L’attente commence quand il n’y a plus rien à attendre, ni même la fin de l’attente. L’attente ignore et détruit ce qu’elle attend. L’attente n’attend rien. (1)
Les têtes ne jugeaient pas. Elles se souvenaient à ma place. Elles portaient sur leurs fronts l’ombre des départs et, derrière leurs yeux vides, la certitude qu’aucun voyage n’est neuf. Par moments, j’étais seul. Vraiment seul. Pas abandonné — seul comme on l’est quand on touche quelque chose de très ancien. Puis, sans prévenir, mon neveu apparaissait. Pas tout à fait le même. Les yeux légèrement bridés. D’une beauté surnaturelle. Il riait avant de parler, et son rire faisait circuler l’air entre les passagers. Les gens se tournaient vers lui sans savoir pourquoi, soulagés de ne pas comprendre. D’un coup, je reconnais des visages, des amis. Je reconnais Benjamin Schoos aussi, accompagné d’une jeune femme très fine, au visage anguleux et pourtant d’ange, ses longs cheveux noirs flottant derrière elle. Mon neveu disait des choses étranges, des phrases qui n’étaient pas drôles mais qui faisaient rire quand même. Entre deux vagues, il a lâché, très simplement :
— L’Argentine me manque.
— L’Argentine me manque.
Il n’y était jamais allé. Personne n’y était allé. Moi non plus. Et pourtant, quelque chose de puissant a acquiescé en silence. Parce que l’Argentine n’était pas un pays. C’était une direction intérieure. Un sud imaginaire. Une vie possible rangée trop haut dans l’armoire. Une langue que j’avais apprise il y a longtemps. Mes parents étaient là aussi, je crois. En arrière-plan. Comme des silhouettes sur une photographie trop exposée. Ils n’avaient plus besoin de parler. Ils regardaient le bateau s’éloigner avec cette confiance muette de ceux qui savent qu’ils ont déjà fait leur part du trajet.
Quand la mer est devenue miroir, le bateau s’est transformé en bus. Transition absurde, nécessaire. Le sacré ne dure jamais longtemps sans se déguiser en quotidien. Les sièges grinçaient, les vitres tremblaient, le monde reprenait ses habitudes. Nous avancions sur une route quelconque, quelque part après l’horizon. J’ai compris alors que le voyage n’avait pas pour but d’arriver, mais de ne pas se perdre, ne rien perdre : ne pas perdre le rire, ne pas perdre la tendresse transformée, ne pas perdre cette nostalgie joyeuse d’un lieu qui n’existe pas mais qui appelle quand même. Les têtes géantes restaient derrière, immobiles, gardiennes de ce qui ne demande pas à être expliqué. Le bus roulait. Le bus ? Mon neveu faisait encore rire quelqu’un. Et l’Argentine, absente et précise, continuait de me manquer — exactement comme il fallait. Je sens mon corps en lévitation. J’essaie de me lever, de me réveiller, mais le rêve est trop délirant ; il m’empêche d’ouvrir les yeux. La jeune femme qui accompagnait Benjamin Schoos portait un pendentif autour du cou, brillant d’une lumière presque irréelle. Il s’imagine marcher sur un sentier étroit. Il s’imagine, se voit, se croit libre. L’immense artiste rêve, se retrouve, découvre enfin des définitions perdues.
J’ai l’impression de revenir au temps réel. Des gouttelettes de sang tombent du ciel. Des épines de roses crèvent le plafond d’un ciel lézardé. La jeune femme détache son pendentif. Elle le dépose dans la paume de l’artiste et, le fixant de ses grands yeux sombres, elle dit d’une voix douce mais grave :
— Ne tente jamais de l’ouvrir.
— Ne tente jamais de l’ouvrir.
Elle le répète plusieurs fois. Je lis sur ses lèvres. Il ne dit rien. Il ne répond pas. Il jette un regard dans ma direction, me fait un geste de la main — les cornes du diable. Je les vois s’avancer vers un lac. L’eau est transparente. Elle plonge. Je reste immobile, incapable de savoir si je dois rester sur la berge. Le lac se referme lentement, comme si rien n’avait eu lieu. Le pendentif pèse dans la main de l’artiste, plus lourd qu’un souvenir, plus léger qu’un secret. Le bus continue de rouler quelque part derrière moi, sans destination lisible. Et je comprends que ce qui me manque n’est ni l’Argentine, ni le voyage, mais l’instant précis où l’on accepte de ne plus revenir tout à fait. Nous sommes dans un train, direction Liège. Benjamin Schoos me raconte son rêve comme s’il revenait d’un voyage, comme s’il revenait du Tibet ou d’Ushuaïa. Il me dit qu’il est resté seul sur la berge, le pendentif serré dans sa main, un frisson le traversant. Il me raconte qu’un Italien, une urne rose fluo dans les bras et un walkman vissé sur les oreilles, s’est approché. Il ne parlait pas un mot de français, mais, par gestes et regards insistants, il lui a fait comprendre qu’il devait essayer de l’ouvrir. Il a résisté, refusant de trahir le secret… mais, un instant, sa curiosité a pris le dessus. Il a tenté de forcer l’objet — en vain. Le pendentif est resté hermétiquement clos. En levant les yeux, Benjamin Schoos a vu alors, le long de la rivière, des méduses noires aux yeux bleus, molles et inertes, échouées sur la berge comme des créatures endormies. Il a baissé le regard vers son corps : une méduse, couleur pétrole, s’était fixée à son entrejambe, telle une ceinture de chasteté organique, onirique. La panique l’a envahi, mais ses muscles refusaient de bouger.
J’adore Liège. Je n’y vais pas assez souvent. Je me souviens d’y avoir vu, pour la première fois, des dessins de Peter Greenaway. Méduses ou escargots, quelle importance ? Juste dessiner des chiffres, des nombres, des infinis. Train à grande vitesse. Voir défiler les paysages. Ne plus reconnaître les arbres.J’entends :
— Contrôle ! Vos billets, s’il vous plaît.
— Contrôle ! Vos billets, s’il vous plaît.
La contrôleuse, une jeune femme rousse, nous réclame les billets. Nous ne les avons plus. Elle nous a fait débarquer, puis monter sur un radeau. Elle a entrepris de nous emmener vers l’hôpital le plus proche. L’image ressemblait étrangement à une peinture préraphaélite : l’eau sombre, la barque étroite, le vent soulevant ses cheveux. En attendant, elle a pris une aiguille et un fil et a commencé à recoudre la méduse fixée sur Benjamin Schoos, murmurant qu’elle devait rester en place jusqu’à ce que le docteur puisse l'examiner. Ne sachant que faire du pendentif, il le lui a confié. Et, d’une voix basse, il lui a transmis le secret :
— Ne l’ouvrez jamais.
— Ne l’ouvrez jamais.
Un médecin, la tête en forme de poulpe, s’approche de moi avec une tenaille russe géante. Je prends mes jambes à mon cou.
— Revenez, crie-t-il, c’est juste une petite circoncision.
— Revenez, crie-t-il, c’est juste une petite circoncision.
(1) Maurice Blanchot, L'attente l'oubli, Gallimard
Biographie
Né en région liégeoise en 1977, Benjamin Schoos est un artiste pluridisciplinaire. Plasticien, il explore le dessin, la peinture et le collage à travers des œuvres où se mêlent imaginaire, mémoire et visions oniriques. Musicien, chanteur, auteur et compositeur, il développe depuis plusieurs années un univers singulier qui traverse les genres et les médiums, brouillant les frontières entre arts visuels et création sonore.
Né en région liégeoise en 1977, Benjamin Schoos est un artiste pluridisciplinaire. Plasticien, il explore le dessin, la peinture et le collage à travers des œuvres où se mêlent imaginaire, mémoire et visions oniriques. Musicien, chanteur, auteur et compositeur, il développe depuis plusieurs années un univers singulier qui traverse les genres et les médiums, brouillant les frontières entre arts visuels et création sonore.
Photo : © Pascal Schyns
