Jeanne Moreau
Le portrait onirique de Jeanne Moreau
Dans le rêve, Jeanne Moreau écrase une cigarette dans un cendrier en pierre sombre. En forme de tête de singe. Elle se sert deux doigts de whisky dans un verre court. Elle pose ses doigts, j’observe ses ongles rouges écarlates, sur ce verre un peu griffé, un peu gras, un verre oublié dirons-nous. Elle laisse tomber un de mes livres et dit : quel auteur triste ! quel texte chiant ! Je trouve la scène amusante mais très vite une profonde tristesse s’installe en moi. J’entends des extraits d’un album de David Sylvian, Alchemy. Sur les murs, des projections de visages en noir et blanc. Les rêves sont aussi remplis de clichés. D’amours inversés. De visions psychédéliques. L’actrice reprend la lecture, dans un divan rouge, elle se rallume une cigarette et dit : voilà ! ça c’est intéressant ! D’autres images me reviennent, le Gange, une ville portuaire et surtout Jeanne, la Française. Je garde mes distances et je l’observe. Sans arrêter de lire, elle me dit : je sais que vous êtes là, Patrick Lowie. Vous perdez votre temps avec moi. Je ne ferai jamais ce film avec vous. Vous êtes trop en avance et un jour on dira que vous êtes en retard. Vous êtes triste et chiant, comme la beauté du monde. Je n'arrive pas à comprendre ce qu’est Mapuetos, je ne comprends pas la finalité de votre œuvre. Mais surtout, ne m’expliquez rien. Par exemple, c’est où Anbuera ? Je sors doucement de l’ombre, elle m’observe. Je vois, dit-elle, j’observe, je ressens, je suis une chamane, je vois en vous ces stigmates d’une enfance trop parfaitement imposée : mûr trop jeune, protecteur des autres et vous n’avez donc jamais vraiment vécu pour vous. Pourtant, on vous reproche d’être égocentrique, les ingrats ! Vous avez mes pires défauts : l’impatience, l’autorité, qu’on supporte mal chez une femme, et l’autonomie, le goût de la solitude. Bref, asseyez-vous, je vous sers un Bourbon ? La projection sur les murs s’accélère, tous ces visages ne font plus qu’un. C’est toujours ainsi dans les rêves, on se demande ce qu’on fait là. Elle me dit : Je suis allée parler avec le berger qui parle très peu. Il est seul, à peu près toute l’année. Je connais ses parents. Il m’a dit qu’il partait et toute la nuit j’ai lutté contre le désir de partir avec lui.
Je sais, moi aussi j’ai parlé avec le berger. Il m’a dit qu’il partait à Anbuera. Je lui dis : il part à Anbuera. Il est très fatigué, il veut fuir le monde, même ses amis, il veut se cacher. Il partira sans son troupeau. Même ses bêtes le fatiguent. Êtes-vous déjà allé à Mapuetos ? Elle écrase sa cigarette avec une lenteur calculée, comme si elle écrasait une possibilité. Vous écrivez pour être aimé après votre mort, dit-elle, mais même mort, vous demanderez encore pardon. Votre œuvre est un refuge, pas un risque, et vous appelez cela du courage. Mapuetos n’est pas un monde, c’est un alibi raffiné pour ne pas habiter le réel. Vous observez trop, Patrick Lowie, ceux qui vivent n’ont pas le temps de regarder aussi bien. Ne me regardez pas ainsi, je ne vous juge pas, je vous vois — c’est pire. Vous confondez solitude et noblesse, fatigue et profondeur. Si je faisais ce film avec vous, il vous sauverait, et l’art n’est pas là pour sauver les gens. Écrivez encore, bien sûr, mais sachez-le : chaque phrase vous éloigne un peu plus de la vie que vous prétendez comprendre. En fin de compte, vous êtes un amour et pour vous, je ferais n’importe quoi.
Je lui parle de mon expédition, que je ne suis pas sûr de l’existence de Mapuetos. Qu’il ne s’agit peut-être que d’une erreur, d’un rêve qui a mal tourné, qui a été mal tourné. Je lui dis que ces images de Mapuetos m’empêchent de dormir, comme si le monde était ailleurs, comme si tout devait forcément être ailleurs mais aussi comme si je pressentais depuis 2012 la nécessité de fuir le monde pour sauver ma peau. Je lui dis aussi que j’aimerais rencontrer de nouveaux artistes, me confronter à cette jeunesse, découvrir d’autres mondes. Jeanne Moreau se lève, part en cuisine et ouvre le frigo. Elle dit : je suis célibataire, je vis seule et pourtant j’achète toujours des grands frigos qui restent désespérément vides. Espoir ou actes manqués ? Patrick Lowie, les nouvelles rencontres peuvent se faire avec des gens qu’on connaît déjà. Mais vous êtes de nature gourmande, je suis persuadé que votre frigo est aussi vide que le mien. Elle rit aux éclats. Il y a des natures pour lesquelles rien n’est jamais suffisant.
Elle rit encore, puis son rire s’éteint net. Vous savez, Patrick Lowie, dit-elle, partir est un fantasme, rester est un métier. Elle referme le frigo vide, la lumière s’éteint. Quand je me retourne, elle n’est plus là. Il ne reste que le cendrier en forme de singe, mon livre par terre, et cette évidence brutale : Mapuetos n’est pas un ailleurs . C’est ce qui reste quand on renonce à fuir.
Je sais, moi aussi j’ai parlé avec le berger. Il m’a dit qu’il partait à Anbuera. Je lui dis : il part à Anbuera. Il est très fatigué, il veut fuir le monde, même ses amis, il veut se cacher. Il partira sans son troupeau. Même ses bêtes le fatiguent. Êtes-vous déjà allé à Mapuetos ? Elle écrase sa cigarette avec une lenteur calculée, comme si elle écrasait une possibilité. Vous écrivez pour être aimé après votre mort, dit-elle, mais même mort, vous demanderez encore pardon. Votre œuvre est un refuge, pas un risque, et vous appelez cela du courage. Mapuetos n’est pas un monde, c’est un alibi raffiné pour ne pas habiter le réel. Vous observez trop, Patrick Lowie, ceux qui vivent n’ont pas le temps de regarder aussi bien. Ne me regardez pas ainsi, je ne vous juge pas, je vous vois — c’est pire. Vous confondez solitude et noblesse, fatigue et profondeur. Si je faisais ce film avec vous, il vous sauverait, et l’art n’est pas là pour sauver les gens. Écrivez encore, bien sûr, mais sachez-le : chaque phrase vous éloigne un peu plus de la vie que vous prétendez comprendre. En fin de compte, vous êtes un amour et pour vous, je ferais n’importe quoi.
Je lui parle de mon expédition, que je ne suis pas sûr de l’existence de Mapuetos. Qu’il ne s’agit peut-être que d’une erreur, d’un rêve qui a mal tourné, qui a été mal tourné. Je lui dis que ces images de Mapuetos m’empêchent de dormir, comme si le monde était ailleurs, comme si tout devait forcément être ailleurs mais aussi comme si je pressentais depuis 2012 la nécessité de fuir le monde pour sauver ma peau. Je lui dis aussi que j’aimerais rencontrer de nouveaux artistes, me confronter à cette jeunesse, découvrir d’autres mondes. Jeanne Moreau se lève, part en cuisine et ouvre le frigo. Elle dit : je suis célibataire, je vis seule et pourtant j’achète toujours des grands frigos qui restent désespérément vides. Espoir ou actes manqués ? Patrick Lowie, les nouvelles rencontres peuvent se faire avec des gens qu’on connaît déjà. Mais vous êtes de nature gourmande, je suis persuadé que votre frigo est aussi vide que le mien. Elle rit aux éclats. Il y a des natures pour lesquelles rien n’est jamais suffisant.
Elle rit encore, puis son rire s’éteint net. Vous savez, Patrick Lowie, dit-elle, partir est un fantasme, rester est un métier. Elle referme le frigo vide, la lumière s’éteint. Quand je me retourne, elle n’est plus là. Il ne reste que le cendrier en forme de singe, mon livre par terre, et cette évidence brutale : Mapuetos n’est pas un ailleurs . C’est ce qui reste quand on renonce à fuir.
Photo : © Patrick Lowie
