Kaïsse Ben Yahia
Kaïsse Ben Yahia
Le portrait onirique de Kaïsse Ben Yahia
Un sceau, sceau, sceau…. la matrice.
Mes Marocs, ma matrice. Je trébuche plusieurs fois. Pieds nus. Je me retourne. Marrakech est un port d’étincelles. Le silence me touche, m’éloigne d’un monde sans gravité. Partir : est-ce tout perdre ou tout gagner ? Le gecko bouge la queue et change de couleur. Jaune indien. La pente devient sévère. Coupante. Dévorante. Je m’agrippe aux ronces, aux racines, aux ombres. Des pierres roulent jusque dans le silence. La terre me pousse, la terre m’empêche.
Derrière moi, Marrakech s’éloigne encore.Devant moi, le sommet n’existe pas encore.
Le lin blanc de ma djellaba se déchire. S’arrache. Lambeaux. Un sloughi me barre la route. Il me tend sa laisse dorée. Me suit. Me guide. Le vent tourne puis se meurt. Je pose un genou sur cette terre d’obédience. Elle me reconnaît. J’entends des mots perdus, que je ne connais plus.
Faut-il maîtriser les mots pour comprendre un pays ?
Non, non, non…
La bulle et sa sensation de bien-être. Une bulle d’amour suffit. Pas l’amour vulgaire. Un amour inconditionnel. Je ne suis pas un intellectuel qui prévoit les guerres, qui les façonne, qui les espère. Je suis un poète qui s’enracine. Puis se déracine. S’arrache. Se déporte. Se dévitalise. J’escalade donc. La montagne n’est pas une épreuve. Je me sens léger. Arrivé au sommet, une immense pancarte indique le nom du lieu : M A P U E T O S. Pas une lettre de plus, pas une lettre en moins.
Dans le rêve, je suis à Bruxelles, ville natale, ville multiple. Les rues, les Marolles, le quartier de mon arrière grand-mère, elle qui a vu son mari partir au Maroc dans la Légion étrangère. Mon rêve est épuisé. J’ai tellement écrit sur les BELGIQUES ces derniers mois que le rêve m’empêche d’y penser encore. Aimerait me réduire au silence. Une petite voix me dit : Les astres s’égrènent au ciel, semés au gré du silence… la même voix me dit : J’entends ton hymne à l’amour / Derrière le voile des paupières / J’entends ton hymne à l’amour / Derrière le voile des paupières (1) et je tremble comme une feuille dans Bruxelles. La musique de Arvo Pârt et son O Emmanuel rythme des images qui s’enchaînent, et qui traversent toutes les croyances du monde, de l’autre des chants kazakmu, femmes poétesses, chants de la nature, fierté guerrière, noblesse nomade. Le Malhoun et ses magnifiques poèmes mélodiques. Pourquoi ici ? Au cœur de l’Europe. Bruxelles. Ce mot entre nous comme une clé dans une serrure qu'on ne cherchait pas. Lui y a laissé ses années de chercheur, ses particules invisibles, ses nuits de laboratoire. Moi, j'y ai laissé une arrière-grand-mère et la mémoire d'un homme parti au Maroc. Peut-être que c'est là, sans le savoir, que nos rêves ont commencé à marcher l'un vers l'autre. L’homme se présente : je suis Kaïsse Ben Yahia, je suis ici pour des études supérieures en chimie nucléaire. J’ai trente-et-un ans. Et vous ? Nous ne sommes pas là où vous croyez. Nous sommes là où vous rêvez. Un jour mon père m’appela. Sa voix portait cette gravité douce des annonces qui changent une vie. Il m’apprit que mon épouse et moi étions conviés à accomplir le pèlerinage à La Mecque. À la Mecque, après l’accomplissement des rites sacrés, une étrange agitation intérieure s’empara de moi. Une inquiétude profonde, presque physique, ne cessait de me ramener vers mon épouse et ma petite fille restées au pays. Cette angoisse me suivait partout, jusque dans les silences de la nuit, comme une ombre accrochée au cœur. La ville nous enveloppe, la nuit est froide mais accueillante. Était-il en train de me raconter un autre rêve ? Poupée russe d’âmes oniriques. Nos terres s’approchent comme deux îles à la dérive qui n’en forment plus qu’une seule sous nos pieds. Nos terres adorées. Royaumes sublimés.
J’aime la présence du poète Kaïsse Ben Yahia. Sa présence me rassure. Bruxelles nous appartient. Assis sur un banc public dans un parc très mauve, trop mauve sans doute, il me prête des vers, je lui offre des mots. Au-delà de l’échange épistolaire, je lui avoue : je ne suis pas poète, poète n’est pas une fonction, la poésie n’est pas une marchandise, elle ne se vend pas, la poésie n’a pas de règle, voici ma carte de visite : Patrick Lowie, docteur ès songes, +0665244666, les chiffres du diable paraît-il. Il s’arrête un instant, écoute l’appel à l’exil, et sourit en me disant : Je vais vous raconter mon rêve. Je descendais un escalier baigné de lumière. Autour de moi, des voix que je ne voyais pas s’élevaient avec ferveur : « Approche… le Prophète vient à ta rencontre. » Alors, sur un palier de clarté, une silhouette lumineuse s’avança vers moi. Je ne distinguais pas son visage, mais une paix immense émanait d’elle. Et cette voix me dit simplement : « Lorsque l’inquiétude t’envahit, accomplis deux rak‘ats. » Je me réveillai en sursaut. Dans le silence encore vibrant de la nuit, je me levai aussitôt pour prier. Depuis cet instant, cette parole ne m’a jamais quitté. Elle est devenue une clé contre les tempêtes intérieures, une porte secrète vers l’apaisement, une voie intime que je continue d’emprunter chaque fois que le monde devient trop lourd pour le cœur.
Un rêve n’a pas toujours de fin. Il s’arrête souvent brutalement.
Parfois on se rendort dans l’espoir d’en connaître la suite, la fin.
Mais dans un monde irréel où la mort nous surprend si souvent,
la fin n’est pas le même drame,
la transmigration y est idéalisée,
dans les rêves,
la mort voyage autrement,
la fin est un fil discontinu,
une œuvre qui nous transforme.
Le rêve, pas celui de vivre ailleurs. Le rêve où l’on transgresse toutes les règles. Flux migratoires oniriques. La langue n’existe plus. On devient ce qui est nous, ailleurs. Entre le panneau MAPUETOS et ma balade hier après-midi dans Asilah, les remparts, les jeunes qui plongent dans la mer, les autres qui fument du shit, les vieux qui vendent des paquets de mouchoirs pour ne plus pleurer, le monde est plus irréel qu’il n’y paraît, les terres moins éloignées, les rêves si identiques : survoler les villes, se perdre dans un labyrinthe, tués par des inconnus ou par une armée. Dans les rêves, les frontières ne sont pas définies. Endormis, nous vivons de nombreuses vies que nous reproduisons parfois sur des toiles.
Je n’ai jamais su ce qu’il y avait
derrière le panneau MAPUETOS.
Je veux comprendre ce qu’il y a de l’autre côté de cette montagne.
Je repars dormir.
Rêver.
(1) Kaïsse Ben Yahia
Biographie
Kaïsse Ben Yahia est poète, musicien et penseur, dont l’œuvre s’enracine profondément dans les valeurs et la sagesse du soufisme. Ingénieur en chimie nucléaire de formation, il a également exercé d’importantes responsabilités dans les domaines de la communication et de la gestion, notamment dans le monde de la finance et en tant que Chargé de mission au Cabinet Royal. Sa poésie, traversée par une sensibilité soufie assumée, explore les territoires de l’amour universel, de l’harmonie et de la quête de la vérité intérieure. Dans son recueil Patch-Words - L’amour émoi, il développe une écriture dite «éruptive», où le verbe jaillit avec intensité pour traduire l’émotion brute et l’élan spirituel, dans un écho contemporain aux grandes voix de la poésie soufie classique. Musicien passionné, particulièrement attiré par le jazz et ses libertés, Kaïsse Ben Yahia se situe à la croisée des chemins entre modernité et tradition spirituelle. Son œuvre invite à une réflexion sensible sur l’amour, la spiritualité et l’art, envisagés comme des voies privilégiées de reliance à soi, aux autres et au divin.
Ce portrait a été écrit et lu dans le cadre de la 15ᵉ édition du Symposium International d’Art Contemporain d’Asilah (Maroc), le samedi 23 mai 2026 à 18h30 à la Maison d’Art Contemporain d’Asilah (MAC.A). La Fédération Wallonie-Bruxelles était l’invitée d’honneur. Une résidence artistique a réuni six artistes marocains et cinq artistes issus de la Fédération Wallonie-Bruxelles du 17 au 23 mai 2026. Plusieurs artistes de la Fédération Wallonie-Bruxelles et du Royaume du Maroc ont pris part à cet événement, parmi lesquels : Moustapha Zoufri, Mohamed Rachdi, Priscilla Beccari, Amal Bachir, Douglas Eynon, Charaf El Gharnati, Loup Lejeune, Ikram Kabbaj, Clyde Lepage, Mohamed Anzaoui et Narjisse El Joubari. Le texte a été lu en présence de monsieur Kaïsse Ben Yahia et madame Chiraz el Fassi, Déléguée Wallonie-Bruxelles à Rabat.

