Lorenzo Cecchi

Valérie Herbin

Le portrait onirique de Lorenzo Cecchi

Mais qu’importe que ce soit un rêve ou une réalité, si le rêve m’a révélé la vérité ? Plus que la vérité, certains rêves ne viennent pas nous parler du passé ou du futur. Ils viennent sauver ceux qui dorment. Dans le rêve, je suis à Charleroi. Le soleil inonde les places et les parcs de la ville. Tout est couleur. Des couleurs partout, comme si la ville avait soudain retrouvé une enfance oubliée. Des enfants à vélo rient en passant près de moi. Je traverse la Sambre. Sur les berges, des perruches colorées s’envolent dans un bruissement d’ailes. Des gouttes jaunes et rouges éclaboussent mon visage. J’ai rendez-vous avec Lorenzo Cecchi devant la devanture de la boutique Chemiserie qui se lit Che miserie ! en italien. Il n’est pas en retard, c’est moi qui suis toujours en avance. Je cherche mon reflet dans la vitrine du magasin. Un jeune homme, dont je reconnais vaguement la voix, me dit :
Antonio. Je m’appelle Antonio. Vous rêvez en couleur ?
Oui.
Avec quelle saturation ?
Je rêve en Kodachrome.
Je me retourne. Il a disparu. Je sens quelque chose dans ma poche. Je glisse ma main. Une grosse boule d’ambre. Qui brûle la paume de ma main. Elle semble vouloir provoquer le soleil. Un vent léger effleure mon visage. Une main invisible me caresse. C’est l’été. Au loin, Lorenzo Cecchi. L’âme d’un sauveur. Le sourire d’un moqueur. Un artiste révélateur. Il me serre la main. Il me demande immédiatement pourquoi je cherche encore à comprendre ? Pourquoi ne suis-je pas encore résigné ? Toujours ici ? Je lui montre l’ambre jaune. Elle est associée à la lumière, à la protection contre l’obscurité. Elle est belle. D’une beauté évidente. Provocante. Abstraite. Comme je vous ai dit au téléphone, je dois vous raconter un rêve. Ça cognait dur. Boum, boum, boum. Ça faisait mal, là, à l'intérieur de ma tête. Les draps étaient glacés. Je claquais des dents comme quand j'avais la grippe. J'ai voulu appeler maman, mais aucun son n'est sorti de ma bouche. Je suis tombé du lit. La chambre tournait. J'ai rampé. Le plancher était glissant. Je me suis traîné jusqu'à la porte. Mais je ne l'ai pas trouvée. La chambre bougeait trop et la porte n'était plus à sa place. J'ai cherché, cherché. Quand je l'ai trouvée, j'ai voulu me lever pour l'ouvrir. Impossible. Mes jambes se dérobaient. Quand je me suis réveillé…. J’écoutais d’une oreille peu attentive. J’étais resté bloqué à toujours ici ? Le ciel se charge, une tempête s’est levée sans prévenir. En quelques secondes, le sable est entré partout. La bouche pâteuse. Les couleurs disparaissent comme par désenchantement. Toujours ici ? Toujours ici ? Écho interminable. Brûlures. Douleurs thoraciques. Troubles de la coordination. Toujours ici ? Toujours ici ? Je ne vois plus l’artiste. Impossible de se mouvoir. Des statues de sable noir. Le monde des songes est si étrange, si drôle, si envoûtant. Il arrive que dans les rêves, des choses mystérieusement incompréhensibles se mettent à transformer la réalité. Toutes mes bonnes résolutions ont été prises au réveil après une nuit colorée, ubuesque. Une nuit de songes, faite de morceaux d’un puzzle inachevé qui se recompose enfin. Je me réveille avec la sensation d’avoir oublié quelque chose d’essentiel. Dans ma main, je cherche encore la chaleur de la pierre. Elle n’est plus là, mais sa lumière demeure. Il ne convient pas de se fier beaucoup aux projets que l'on forme, parce que la Fortune a ses voies à elle… Vous n’avez jamais lu Petrone ? Vous me décevez, Patrick Lowie. Toujours ici ? Toujours ici ? La Fortune. Toujours ici ? Toujours ici ? La pluie tombe enfin sur Charleroi. Les statues se décomposent. Couleurs fanées. Le décor n’est plus le même. Je ne veux plus rêver de Charleroi. Non, je ne suis plus ici. Touchez l’ambre, Lorenzo Cecchi ! Touchez l’ombre. Absorbez les mauvaises ondes. Transformez ce charbon en territoire fertile d’art et d’amour. Nos cœurs sont ici, mais nos âmes quêtent. Votre voyage passera du bruit au silence. Connectez-vous. Vous êtes le cœur de l’expansion. Gardez l’ambre. Je vous l’offre. Rien ne nous appartient. Nos silhouettes se transforment, s’apaisent. Une nouvelle lumière envahit les bords de la Sambre. La ville respire. Le charbon devient ambre. Et dans la lumière, je ne sais plus qui de Lorenzo Cecchi ou de moi est en train de rêver. Vous ne m’avez pas raconté ce qui s’était passé après votre rêve, lorsque vous vous êtes réveillé ? Il me fixe. Les yeux embués de larmes. L’émotion d’un moment essentiel. Puis il me dit :
— … Ce rêve m’a réveillé et nous a sauvés, mes sœurs, mon grand-père et moi, de la mort par intoxication au monoxyde de carbone.
Il enfourche son vélo et rentre chez lui. Au loin, il se retourne une dernière fois en criant :
— Ciao, carissimo !
Je me réveille à mon tour. Dans la vitrine de la Chemiserie, je me vois enfin. Des couleurs d’un intense arc-en-ciel traversent mon corps pour me rappeler qui je suis. Qui nous sommes. Charleroi est désormais au bord de la mer. Des pédalos attirent des nuages de moustiques. Les insectes piquent et piquent ! Je me dis que je vais devoir me remettre à jouer. Jouer avec mon cœur. Jouer avec le monde. Jouer avec mes rêves. Puis faire un immense souhait, les yeux dans le reflet, en parfait Narcisse, avant le chaos. Avant les grondements. Avant les guerres. Je me rends compte que je ne suis pas vraiment réveillé. Toujours dans le rêve, à un pas du cauchemar.

J’imagine un dernier tango. 
Une dernière valse.
Un rap ultime. 


Biographie
Lorenzo Cecchi est un écrivain belge d’origine italienne née à Charleroi en 1952. Son premier roman, Nature morte aux papillons paru en 2012 a été sélectionné pour le Prix Première de la RTBF, le prix Alain-Fournier, ainsi que les prix Saga Café et des lecteurs du magazine « Notre Temps ». D’ivoire et de jais, paru cette année est son treizième ouvrage. Agrégé en sociologie il a été actif dans le secteur socioculturel en tant animateur de maison de jeunes (La Brique à Charleroi, Le Centre Artisanal et culturel à Tamines) et brièvement promoteur des spectacles au National ou encore commissaire d’une exposition (Mons-Groningen). Mais la grande partie de sa carrière professionnelle s’est déroulée dans l’industrie, d’abord en tant que délégué commercial pour terminer directeur commercial dans une société de protection incendie. En même temps que cette activité principale, Lorenzo a été administrateur de plusieurs sociétés dans des domaines divers (peinture industrielle, meubles de bureau, chauffage-sanitaire, nettoyage industriel) et a enseigné la sociologie de l’art à l’académie des Beaux-arts de Mons (ESAPVE).

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