Rohan Houssein

Valérie Herbin

Le portrait onirique de Rohan Houssein

Prendre Rohân Houssein par la main. Plusieurs sourires. Une intuition miraculeuse et douce. Lui demander d’écrire quelques mots sur des feuilles trempées. Souffler. Créer du vent. Des vents de couleur. Se réveiller, avec sur les épaules, le poids de milliards de rêves et de cauchemars. J’ai tenté de faire disparaître Mapuetos en moi, mais il réapparaît tout le temps. Un démon. Un ange. Je vois le poète nager dans des eaux troubles. Je me demande si la science est géopolitique, si la religion est géopoétique. Mes saints meurent au fil des mois, colonnes vertébrales brisées. Flèches enflammées. Je ne cherche pas la provocation pour m’amuser. Je veux approfondir le débat. Délicatement. Mes mains tremblent, je n’ai plus pris le temps de penser à moi. Mes doigts se crispent. Ils me donnent rendez-vous dans un monde moins noir. Je ne frôle plus rien. Plus de peaux que d'arbres. Plus de peur que d'âme. Nous sommes déjà en août. L’été. Les fleuves. Je ne connais pas Toulouse. La mer ? La mer dévie et m’embarque dans un jeu de mots plutôt banal. Rohân Houssein me dit qu’écrire est peut-être la seule chose qui nous reste face à l'indicible (1). Il ajoute : Lundi 4 août, 7h30. La vue d’un fleuve. Est-ce la Seine ou la Garonne, car quelques bâtiments de brique évoquent Toulouse ? J’ai l’impression d’être en hauteur, comme sur une plateforme de la tour Eiffel, et à la fois très proche de l’eau. Je vois des ponts de pierre qui se succèdent, des ponts romains, vraisemblablement. On a discuté de nos origines avec mon oncle hier, c’est peut-être pour ça : Kurde, Assyrien, Phénicien, un terme Arabe galvaudé à cause de Lawrence d’Arabie. En plus, sur le test ADN, il y a 1 % d’Asie centrale. L’ancêtre commun a fait du chemin. Je ne comprends pas si ses mots attendent une réponse, des questions, un regard. Mais l’ancêtre commun a fait du chemin, ça me parle. Ça m’évoque des routes, des traversées, des silences et des embuscades.

Dans cette rencontre onirique, tout est complexe, nous avons tous des masques de monstres, comme si la beauté n’était plus permise. Comme si l’horreur des corps et des regards nous imposait un agenda rigide. Pourtant, s’endormir et rêver devrait nous libérer. Doit nous permettre de vivre dans un monde parallèle. Entre le cyprès et le romarin. Dans la nef Bretoa, un voilier qui, en 1511 a quitté Lisbonne pour le Brésil, il y avait un écrivain. Il prenait note de tous les méfaits des membres de la nef et de son capitaine auprès des gens de la terre. Suis-je arrivé en nef à Mapuetos ? J’aime le regard de Rohân Houssein, l’expression de son visage. Il me tend une carte ancienne de Mapuetos. Cette île de Mapuetos ressemble étrangement à l’île de la Réunion, lui dis-je. Il me répond que toutes les îles volcaniques se ressemblent un peu. Il met son doigt sur Wajou puis Anbuera, Elord, Lapueto et Tesoura. Sur la carte, le volcan Imyriacht est en éruption. En constante éruption. Tout se crée, tout le temps, tout a un sens, même notre rencontre dans ce rêve improbable, insiste-t-il. Revenons à mon rêve : ces ponts, c’est peut-être parce que cette bourgade du Maine-et-Loire vue sur le GPS la veille tient son nom raccourci des « Ponts de César ». Bref, au loin, je vois des potes et ma compagne, comme si l’on sortait d’un brunch branché. La lumière est au zénith, mais c'est un coucher de soleil, avec « les couleurs que j’adore », comme je le murmure dans le rêve, en prenant mon téléphone pour capturer l’instant éthéré. Ces couleurs sont celles des nuages sépia après la pluie, un déluge de flammes dans le ciel, mais en un point face à moi, au-dessus des ponts. Le reste du ciel n’est que la clarté basique du jour. 

Il me dessine tout cela sur des feuilles trempées. L’écrivain reçoit de l’argent du capitaine pour qu’il n’écrive rien. Surtout pas le meurtre qu’il a commis la veille. L’écrivain s’enrichit sur des mensonges. Mais les poètes eux ne s’enrichissent jamais. Benoît Coppée m’offre un crayon avec une inscription dorée : il nous faut des Poètes. Rohân Houssein me dit : ce rêve est confus. Même si, en réalité, tous les rêves sont confus, n’est-ce pas Patrick Lowie ? Pour moi, tout est limpide. Le rêve aurait pu nous emmener à Malacca, à Famosa dans les vestiges de la forteresse portugaise. Mais nous sommes là, à Toulouse, sur le fleuve Garonne. Vous avez raison et là, un peu plus loin, on remarquera un autre de mes oncles (qui nous prête la maison le temps de cette nuit, lors de ce périple estival), il est sur le pont d’en face. Il plonge, et je vois son air triste sous l’eau quand il s’approche. Il a mis un petit foulard, comme ma défunte grand-mère, sa mère donc, qui dans la réalité est toujours sur la photo de profil de son WhatsApp. Une de mes cousines plonge, elle, depuis les berges sur ma gauche. J’ai l’impression qu’ils veulent délibérément se noyer. La violence d’un fleuve. 

Le fleuve ne répond pas. Allô ? Oui ?  Il absorbe tout. Une mémoire liquide sans fond. Je reste immobile, incapable de crier, comme si nos voix appartenaient déjà à l’eau. Les visages se déforment sous la surface, deviennent des cartes anciennes que je ne sais plus lire. Des yeux et des oreilles jouent sur les rivages comme des chiens idiots.  Une barque passe au loin, silencieuse, sans rameur, guidée par une intention que j’ignore. Deux barques vides. Dix. Cent. Je sens que quelque chose s’écrit malgré moi, dans un alphabet que mes mains refusent. Les ponts se multiplient, se superposent, comme des pensées contradictoires dans un crâne trop étroit. Rohân Houssein disparaît un instant, puis réapparaît derrière moi, comme s’il n’avait jamais été ailleurs. Il me dit que l’eau garde tout, même ce que nous refusons de nommer. Je ferme les yeux, mais le rêve insiste, il s’épaissit, il devient presque solide. Et dans cette densité étrange, je comprends que je ne cherche pas à fuir, mais à rester. Je vous promets de vous accompagner jusqu’à Mapuetos, au moins vous apporter mon soutien. Je vais charger mes rêves pour vous y emmener. Il me reparle de son rêve : entre-temps, avant ou après cette temporalité, j’attrape ma compagne sur la plateforme en lui murmurant de ne surtout pas donner d’argent à un ami musicien, quelque peu solliciteur, revu au brunch et qui s’en va à Londres. Très haut au-dessus du fleuve, je lui dis que si elle lui en donne, je risquerais de la pousser, avant d’ajouter le classique « je rigole » de nos taquineries quotidiennes. Mon oncle et ma cousine sont toujours dans le fleuve. De nouveau proche de l’eau, j’arrive à les attraper avec le courant depuis ma plateforme pour les secourir. Ils se retrouvent en version miniature dans mes bras. Je pratique un massage cardiaque et du bouche-à-bouche, mais ils semblent inconscients. Je me retrouve dans une salle à téléphoner aux pompiers, face à une curieuse hiérarchie : un centurion et Jules César en rêve et en os. Au bout du fil, on me nargue, on ne me prend pas au sérieux et on refuse d’intervenir. J’essaie de faire constater au grand Jules que le service des pompiers est défaillant sous son règne et qu’il est inadmissible de ne pas pouvoir sauver des gens. J’insiste pour qu’il reprenne le téléphone en intervenant directement. Je me réveille dans le silence, avec les tendres respirations de ma compagne et de ma petite fille à mes côtés.

Cette expérience onirique a été étrange, j’ai eu l’impression d’une vie nouvelle. À Mapuetos, je vais pouvoir enfin transpirer en plein hiver. Comme aimait répéter Érasme, ce sont les Fatalités qui nous mènent. J’espère aboutir. J’aurais honte d’arriver à Mapuetos, mourant. D’espérer encore faire les derniers kilomètres malgré un état indigne. Pire, être renvoyé dans ma ville natale alors que j’avais observé les portes de Mapuetos. Pire encore, c’est Drogo. Je ne veux pas être Drogo. Rohân Houssein m’observe délirer. le silence s'empare de mon esprit. Il me prend à son tour par la main et me dit : je n’ai rien compris de ce que vous avez dit. Absolument rien. Mais j’ai l’impression que c’est lorsqu’on comprend le moins qu’on comprend le mieux. J’ai entendu de telles fumisteries à votre sujet Patrick Lowie, que je me contenterai de vous dire ceci : Mapuetos est en nous, bonne nuit ! 

(1) Nous vivrons ensemble, Rohân Houssein - Ed. Edern (Belgique)

Biographie
Rohan Houssein, artiste géopoétique offre une vision artistique ouverte sur le monde et au service de la paix. En 2011, alors étudiant en médecine à Marseille, il se consacre pleinement à l’art : rap, poésie, vidéo, peinture, après l'expérience d'un reportage au cœur de la révolution libyenne. Auteur du recueil " l’Avènement du Jasmin " et du manifeste " Nous vivrons ensemble ", il reçoit en mai 2024 le Grand Prix International de poésie slamée de l'Académie des Jeux Floraux.

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